MACHIAVEL


MACHIAVEL
MACHIAVEL

Peu d’auteurs modernes ont connu une fortune aussi controversée que Niccolò Machiavelli. Alors que ses contemporains discutaient dans la sérénité ses opinions et les analysaient avec objectivité, en prenant soin de confronter la théorie avec les données de la réalité, son œuvre donna lieu par la suite, une fois stoppé le mouvement de la Renaissance, à des relectures contradictoires dans le cadre d’une lutte sans merci mettant en jeu des intérêts et des idéologies multiples. Durant les guerres de Religion, son œuvre célèbre, Le Prince , est frappée d’anathème, tandis que les jésuites l’utilisent en cachette comme manuel de pratique politique «à l’usage des princes et de l’Église». Aux hérétiques et aux Italiens en exil il fournit les bases d’un programme de réforme anticatholique qui s’inspire des nouveaux principes de la tolérance. Il est rejeté avec une violence sans nuances par le moralisme huguenot qui y voit un témoignage du cynisme italien. Depuis ses premiers interprètes républicains, hostiles au parti espagnol et à la curie romaine, jusqu’aux démocrates du siècle des Lumières, dressés contre la tyrannie et partisans de la Révolution, ou bien l’on répudie cet opuscule au profit de l’utopie républicaine des Discours sur la première décade de Tite-Live , comme s’il n’était qu’un tribut payé à la dureté des temps, ou bien on le soumet à une interprétation qui en infléchit le sens: Machiavel, dans cet écrit, se serait adressé aux peuples et non aux tyrans; ainsi Le Prince se situerait dans la même perspective que les Discours .

Au XIXe siècle, on découvre en Machiavel tantôt le prophète de l’État national, tantôt le théoricien de l’État-force; il apparaît comme l’écrivain qui a défini les lignes maîtresses de la politique moderne, ou encore il se voit circonscrit à l’intérieur d’un champ étroitement limité, purement italien, que dominent des princes cruels et bornés (auprès desquels il quémande désespérément un emploi) et des condottieri avides et turbulents.

Néanmoins, du XVIe au XIXe siècle, Machiavel demeure un auteur auquel on est obligé de se référer dans les débats et luttes politiques; et quiconque discute de l’État moderne, de ses fondements, de sa logique, de sa structure, de sa stabilité, de sa durée ne peut négliger son œuvre. Ce n’est que depuis peu que la réflexion critique s’est mise à étudier de l’intérieur, par un effort minutieux et objectif d’analyse philologique et d’érudition, l’histoire et la personnalité de Machiavel, son expérience culturelle, son action; et les résultats sont encore fort discordants, notamment pour la question extrêmement délicate des rapports entre les deux œuvres principales. Toutefois, ces travaux ont permis d’esquisser certaines perspectives essentielles à la connaissance de Machiavel. Celui-ci est le premier penseur moderne qui ait été capable de mettre en œuvre, en l’appliquant à l’histoire humaine, le principe de l’autonomie des sciences vis-à-vis de l’édifice systématique d’un savoir contrôlé et dominé par la théologie; et cela en se fondant sur les principes d’un naturalisme qui maintient un exact équilibre entre ses deux composants indispensables, le réalisme et le pessimisme. Il est aussi le premier qui ait su établir un lien vivant et «actif» entre les leçons des Anciens et l’expérience des réalités modernes. Mais il est surtout le premier théoricien d’une politique qui, tournant le dos aux rêves d’un passé définitivement aboli par la dynamique du réel – qu’il s’agisse de l’universalisme médiéval ou de l’«équilibre» du pouvoir des Médicis –, n’hésite pas à refuser la défense de la bourgeoisie des cités-États d’Italie et le système des partis politiques florentins. Tel est le sens des propos ironiques et polémiques qu’il tient à Francesco Vettori dans sa lettre du 9 avril 1513: «La fortune a voulu que, ne sachant raisonner ni sur l’art de la soie ou de la laine, ni sur les profits et les pertes, j’en vins à comprendre qu’il me revenait de raisonner sur l’État.»

1. Le secrétaire du gouvernement de Florence

Dans la deuxième chancellerie de la république de Florence, Machiavel ne fut pas un simple fonctionnaire. C’est comme un homme de parti qu’il y était entré en juin 1498, âgé de vingt-neuf ans, c’est-à-dire avec une certaine maturité. Il était lié aux démocrates modérés que dirigeait Piero Soderini, devenu gonfalonier à vie en 1502. À Savonarole et à ses adeptes, par contre, il reprochait – ainsi dans sa lettre du 9 mars 1498 à Ricciardo Becchi – de conjuguer dans leur action les astuces malhonnêtes (les mensonges dont le moine teintait la réalité) et le fanatisme religieux. Par ailleurs, tout en étant hostile aux Médicis, il voyait dans la politique de Laurent un modèle d’équilibre et de stratégie, dépassé sans doute, mais parfait pour l’époque. Demeurant étranger aux rivalités et aux compromis entre les coteries constituées par les familles ou par les factions politiques (les partis d’alors), il ne fit preuve, en général, que d’un médiocre intérêt pour les vaines disputes institutionnelles.

Un pur politique

Dès le début, Machiavel fut un pur politique, un théoricien, un spécialiste, se distinguant par là des marchands et des travailleurs (mechanici ). Depuis la descente de Charles VIII en Italie et son entrée dans Florence en 1494, celle-ci, menacée de l’intérieur par les Médicis et trouvant avantage à se faire protéger par le roi de France et à profiter des marchés offerts par son pays, s’efforçait de résorber tout conflit surgissant dans la péninsule et de maintenir une paix impossible. Soucieux d’infléchir cette attitude, Machiavel allait exhorter la Seigneurie à substituer à la politique des compromis et de la prudence, c’est-à-dire des tractations diplomatiques, la méthode des choix nets et assurés, ainsi que le soutien d’une forte organisation intérieure et d’une milice autonome vraiment efficace. Cependant, il soumettait une situation et des problèmes spécifiques à des normes universelles tirées aussi bien de l’expérience européenne contemporaine que des exemples fournis par les historiens de l’Antiquité. La dialectique et les analyses du Discours sur les événements de Pise (Discorso sopra le cose di Pisa , 1499) se ramènent à la thèse selon laquelle c’est la force résolue et non la formule peureuse des compromis qui rendra à la Seigneurie le contrôle sur la cité clef. Les Paroles à dire sur la nécessité de se procurer de l’argent (Parole da dirsi sulla provvisione del danaio , 1503) plaident pour un choix en faveur de l’énergie plutôt que de la prudence et affirment que les armes ont beaucoup plus d’importance que l’argent. Ces thèmes du Discorso et des Parole sont repris à propos du soulèvement d’Arezzo et de sa paysannerie dans De la manière de traiter les populations du Val di Chiana révoltées (Del modo di trattare i sudditi della Val di Chiana ribellati , 1503); ce texte établit un rapprochement entre la tactique des dirigeants florentins et celle des Romains, qui, dans les cités hostiles à leur pouvoir, envoyaient des colons pour les pacifier et des armées pour les punir.

Dans ces écrits de circonstance, fort succincts, se trouvent déjà en germe les concepts de virtù et de fortuna . La « vertu », c’est l’énergie dans la conception et la rapidité dans l’exécution, le refus du bon sens abandonné à soi-même et du «bénéfice du temps»; la «fortune» se présente, suivant les cas, comme contingence aveugle ou comme occasion propice à l’initiative courageuse. Mais il ne s’agit pas là de principes purement théoriques. Engagé de toutes ses forces dans son activité diplomatique d’envoyé du conseil des Dix, mais fonctionnaire subalterne, il doit ronger son frein, souffrant des contraintes de manœuvres où l’on ne peut que décrire et non juger. Machiavel y enrichit cependant son expérience et y puise la connaissance de certaines données qui ont une signification historique essentielle: l’Église, Venise, l’Allemagne, le Roi Très Catholique, le royaume de France. Il voit avec exactitude le duc de Valentinois (César Borgia) et les papes Alexandre VI et Jules II, princes énergiques et impitoyables, sous les traits qui les caractérisent réellement, c’est-à-dire comme des personnages tout humains et intéressés.

Bien qu’il ne soit pas étranger à la pensée religieuse de son temps, il comprend cependant que la religio , fondement de la vertu collective dans les communautés bien ordonnées, a été et est encore utilisée à la manière d’un pur instrument par l’Église, à la responsabilité de laquelle incombe en premier le fait que les Italiens soient dépourvus de religion. Le duc de Valentinois, en particulier, n’est pas pour lui un archétype de parfaite vertu, mais un cas complexe et dramatique. Machiavel le rencontra à deux reprises en 1502, dans des circonstances différentes, et il admira alors – il insiste là-dessus, après la tuerie de Senigallia, dans l’Exposé de la manière dont le duc de Valentinois a abattu Vitellozzo Vitelli... (Descrizione del modo tenuto dal duca Valentino nell’ammazzare Vitellozzo Vitelli ..., 1503 – son assurance, sa promptitude, sa discrétion, sa science des «armes propres» (armi proprie ) et son sens de l’opportunité. Mais, s’étant rendu ensuite à Rome – après l’élection de Jules II, ennemi juré du duc – afin de faire valoir la traditionnelle et bien légère hostilité de Florence envers Venise, Machiavel dénonça les erreurs et la rage impuissante de cette dernière et décrivit d’un ton détaché la courbe de sa brève et brillante carrière. Le thème des «armes propres» qui revient souvent chez lui et spécialement à la faveur de ces missions diplomatiques se trouve comme à plaisir vérifié dans la pratique à partir de 1505.

Une féconde utopie

Dans le Discours sur l’organisation armée de l’État de Florence (Discorso de l’ordinare lo Stato di Firenze alle armi , 1506), où il témoigne d’un goût exceptionnel pour l’initiative et envisage avec réalisme les rapports entre la milice et le pouvoir politique de telle sorte que la première soit organiquement subordonnée au second, Machiavel, en même temps, développe la féconde utopie de la mobilisation paysanne, tandis que la paysannerie se montre encore traître et que les sujets du district se trouvent privés de droits civiques dans leurs rapports avec la cité-État. À ce propos aussi l’expérience des grandes monarchies européennes revêt, aux yeux du secrétaire florentin, une signification exemplaire et décisive.

L’Allemagne telle qu’il la voit au cours de sa légation de 1508 (Rapport sur les choses de l’Allemagne [Ritratto delle cose della Magna ]) lui paraît, comme chez Tacite, pauvre, libre, armée, «religieuse», en harmonie avec la nature alpestre des quelques régions qu’il a visitées: l’Allemagne du Sud, la Suisse, le Tyrol; mais le pouvoir impérial se montre faible dans cet État dont les composantes sont hétérogènes et centrifuges, avec un souverain, Maximilien, qui est à la fois généreux, inconstant, porté à la prodigalité, c’est-à-dire tout l’opposé de Ferdinand le Catholique, champion de la virtus et de l’avaritia modernes.

Machiavel voit en revanche dans la France un authentique modèle du point de vue historique et politique. Certes, au cours de sa mission de 1500-1501, il adresse au cardinal d’Amboise, ministre de Louis XII, de sèches leçons de politique générale, qui outrepassent les limites de son mandat diplomatique et annoncent le livre III du Prince (avec des citations où le Florentin fait référence à ses Romains à propos du lien entre hasard et occasion). Mais la synthèse plus mûre que constitue le Rapport sur les choses de la France (Ritratto di cose di Francia , écrit après la légation de 1510), qui reprend la comparaison, déjà énoncée en d’autres circonstances, de la monarchie civile de la France avec le despotisme turc, fait l’éloge du régime politique fort qui caractérise ce pays, de sa longue tradition nationale, de l’équilibre qu’il a su établir entre la noblesse et la couronne, des immenses pouvoirs qu’y détient celle-ci, bref, d’une position telle que l’influence croissante de l’Espagne en Italie ou l’abandon de la milice populaire ne pourraient même pas en menacer la stabilité et le prestige. C’est là une intuition géniale dont la portée n’est diminuée ni par la surestimation, dans cette analyse, de l’importance des francs archers de Charles VII, ni par la méconnaissance du rôle essentiel de la bourgeoisie urbaine en tant que soutien économique et social du pouvoir royal.

La maturité et les œuvres majeures

En 1512, la république est renversée et les Médicis reviennent à Florence. Le drame de Machiavel, de cette date à sa mort, sera de se trouver écarté, contre son gré, de toute initiative pratique et de toute participation au grand jeu de la politique italienne et européenne. De «politique» qu’il était, Machiavel devient alors un «écrivain politique», avec le seul espoir de pouvoir suppléer à l’action par les paroles. Sur son exil à l’Albergaccio, le document le plus riche est la célèbre lettre du 10 décembre 1513 à Francesco Vettori, alors «orateur» de Florence à Rome: Machiavel passe la matinée dans le bois ou près de la fontaine, bavardant avec les bûcherons ou lisant ses classiques préférés; puis il se rend à l’auberge où, avant comme après son frugal repas, il observe, au milieu des jeux et des disputes, les «goûts si divers et les fantaisies des humains»; enfin, il gagne son cabinet, où il revêt «des habits de cour royale et pontificale» pour commercer avec les grands de l’Antiquité; l’étude fait alors passer au second plan le chagrin, la pauvreté, la pensée de la mort.

Cet isolement forcé lui permet d’élaborer une synthèse rigoureuse de tout ce qui était disséminé ou épisodique dans ses écrits antérieurs et l’incite à établir un lien efficace et nouveau entre le modèle théorique, l’expérience historique et la pratique politique, du moins tant que la crise n’est pas devenue la donnée unique et définitive de sa pensée.

C’est dans ce climat intellectuel que naissent les Discours sur la première décade de Tite-Live (Discorsi sopra la prima deca di T. Livio , 1513-1520) et Le Prince (Il Principe , 1513). Mais les deux ouvrages ont une genèse différente. Machiavel peut encore écrire à Soderini, qui était en exil à Raguse, avec une impitoyable lucidité, que seule compte en politique la fin à atteindre, et non la valeur des moyens utilisés; il peut montrer, en opposition radicale avec le mythe spiritualiste du libre-arbitre et avec la notion humaniste des infinies possibilités de la personne, que les individus parviennent rarement à faire coïncider l’action et le moment favorable, à réaliser ce qu’il appelle le riscontro coi tempi . Mais l’analyse, ici comme dans les lettres adressées à Vettori dans les premiers mois de 1513, manifeste un découragement qui confine au désespoir.

Les «Discours»

Le pessimisme néanmoins n’empêche pas Machiavel d’écrire l’extraordinaire livre Ier des Discours , ce qui n’est pas surprenant, en fait, si l’on songe que la synthèse entre le réalisme historique et les thèses relatives à la pratique politique est conduite ici selon une perspective à long terme. Ce livre Ier a pour thème l’État organique, «vertueux» à tous les niveaux, dynamique et parfaitement structuré, capable de conserver de façon durable sa physionomie et son unité. Machiavel prend ici pour référence la république romaine, mais son développement n’a l’allure ni d’un exposé systématique ni d’un traité juridique: ainsi, sa distinction entre «république» et «principauté» paraît bien moins essentielle que celle qui distingue Rome, Sparte et Venise, Florence et les cités-États de l’Italie moderne; d’autre part, la réflexion sur le passé et sur l’universel présuppose toujours, ou soutient, l’analyse du présent. En cette étude, Machiavel s’appuie sur trois points fondamentaux.

Il examine d’abord les luttes entre partis et entre groupes sociaux. La séparation de la plèbe et du Sénat, l’institution des tribuns, la légalité et la fréquence des procès publics firent de Rome une cité grande et libre; en dépit de l’égoïsme «naturel» de chacun, les «humeurs» des individus et des groupes devaient trouver un exutoire dans les institutions et les lois. Cette situation offre le premier modèle concret des rapports entre «personnes privées» et «citoyens» dans l’État bourgeois de l’époque moderne. En revanche, la stabilité qui, à Sparte et à Venise, tient au caractère fermé et aristocratique de leurs constitutions s’oppose à toute possibilité d’évolution interne et d’expansion extérieure; de même, la lutte des «factions» qui s’est développée dans les cités italiennes, entraînant inévitablement exils et bannissements, apparaît comme la négation de la juste et vitale dialectique interne d’une communauté qui entend se conserver et se développer elle-même.

En deuxième lieu, Machiavel envisage le problème de l’importance de la religion. Depuis Numa Pompilius, remarque-t-il, les Romains se sont servis de celle-ci pour «réorganiser la cité, poursuivre leurs entreprises et stopper les tumultes»; ils l’ont utilisée avec prudence comme fondement de tout lien entre les individus, comme stimulant de l’activité vertueuse et instrument puissamment efficace entre les mains des dirigeants. Indifférent à toute sorte de débat théologique, Machiavel insiste sur les origines humaines du christianisme, oppose au catholicisme romain le christianisme primitif et voit dans la corruption de l’Église la source première de l’individualisme, de la désunion et de l’incrédulité qui est elle-même à l’origine du drame historique de l’Italie.

Machiavel insiste, en troisième lieu, sur le fait que la liberté est précaire dans un peuple corrompu. Quand se trouve épuisée «la vertu de l’universel qui soutient les ordres bons», lorsque désormais les «lois bien ordonnées» sont rendues vaines, il devient nécessaire de faire appel à une «force extrême» qui régénère la multitude; mais c’est là une entreprise «qui n’a jamais pu être menée à bien» et qui est très difficile. Le premier livre des Discours , en particulier du chapitre Ier au chapitre XVIII, et les lettres à Vettori d’avril à décembre 1513 (où il n’est question pour l’auteur que de «châteaux en Espagne», «la seule nourriture qui lui soit dévolue») témoignent d’un intérêt accusé pour les grands projets des Médicis concernant l’Italie centrale et annoncent déjà la problématique du Prince , qui sera terminé précisément en décembre 1513. Face à une conjoncture imminente chargée de graves difficultés et de dangers, des remèdes «extraordinaires» s’imposent. Mais la situation, quoique désespérée, remplit Machiavel d’espérance.

«Le Prince»

L’opuscule De principatibus (appelé par l’auteur tantôt ainsi tantôt Il Principe , dénomination qui a prévalu finalement) n’a l’allure d’un traité que dans les cinq premiers chapitres, mais dès le début il refuse toute concession au syllogisme aristotélicien ou scolastique comme à la sereine élégance (concinnitas ) humaniste: le passage de l’hypothèse à la thèse s’accomplit par le recours à l’expérience historique concrète; les concepts sont disposés en une série ouverte à la manière des anneaux d’une chaîne; les vérités auxquelles parvient le discours s’expriment très souvent à travers de vigoureuses métaphores naturalistes. Du chapitre VI au chapitre X, Machiavel traite particulièrement de la «principauté nouvelle», dont la fondation, qui requiert le maximum de vertu, demeure le problème clef de tout l’ouvrage. Ensuite viennent la parenthèse sarcastique sur les principautés ecclésiastiques (chap. XI) et les développements sur les armes, sur la création d’armées «propres» par opposition aux milices mercenaires et auxiliaires (chap. XII à XIV). Ce n’est pas par hasard que cette discussion, très serrée, a été placée au centre de l’œuvre: l’indifférence des princes par rapport aux «armes propres», la turbulence des condottieri et la lâcheté des mercenaires constituent, aux yeux de Machiavel, le point douloureux de la situation italienne. Les chapitres XV à XXIII sont consacrés à l’impressionnant portrait du nouveau prince, à la fois renard et lion: «Il m’est apparu plus convenable, déclare ici l’auteur, d’aller tout droit à la vérité effective de la chose que de se contenter de l’imaginer.» En ce point, la politique moderne célèbre de la manière la plus absolue son autonomie par rapport aux canons de l’éthique traditionnelle. Du chapitre XXIV au chapitre XXVI, qui reviennent sur la crise italienne et sur l’utopie quasi biblique de sa rédemption, Machiavel examine le dilemme de la fortune (chap. XXV), celle-ci étant l’«arbitre de la moitié de nos actions» et cependant l’«amie des jeunes», qui savent s’en prendre à elle et lui faire violence. Le Prince rappelle donc la nécessité d’un État organique (l’utilité concrètement réalisée par le prince est le fondement de la «vertu des membres») à l’intérieur de la situation à laquelle l’Italie se trouve affrontée dans l’immédiat. Le caractère «extraordinaire» de l’hypothèse appauvrit ici l’ample analyse des Discours , mais contraint l’auteur à un réalisme intégral, à la fois pessimiste et ouvert au progrès. Le Prince est vraiment l’œuvre la plus révolutionnaire de Machiavel, en dépit des fréquentes tentatives (reprises par la critique anglo-saxonne) d’y opposer la systématisation théorique et l’esprit «républicain» des Discours . D’autre part, il convient, en toute objectivité, de mettre l’énigme non résolue du concept de fortuna , les soucis de la politique pure, l’individualisme héroïque, bref, les raisons des aspects utopiques que l’on trouve chez Machiavel, sur le compte de son isolement de penseur italien «hérétique», capable de franchir les limites de la civilisation communale et bourgeoise, mais non de discerner le rôle des forces historiques qui rendent possible l’État bourgeois et national de l’époque moderne.

«La Mandragore»

Même quand on parle de La Mandragore (La Mandragola , 1518), on ne peut faire abstraction du caractère essentiellement politique de cette comédie, caractère qui s’exprime à travers le moralisme désenchanté d’un observateur expert en matière de «vertu» humaine et au fait de l’égoïsme mesquin des hypocrites et des sots: le modèle pris chez Boccace ne fournit à l’analyse directe du réel qu’une couverture littéraire. Du reste, même dans ses œuvres moins réussies ou d’une portée mineure, les deux Décennales (Decennali , 1504-1509), L’Âne d’or (L’Asino d’oro , 1517), les Capitoli (env. 1505-1512), les poèmes, Belphégor (Belfagor , 1516), Machiavel apparaît comme un écrivain qui refuse de cultiver pour elles-mêmes la contemplation pure et les préoccupations stylistiques: c’est le moment de la conscience qui, chez lui, reste toujours prédominant. L’histoire de La Mandragore est connue: Callimaco (l’amant emprunté à Boccace) s’est épris, sur la foi d’une réputation, de Lucrezia, l’épouse du vieux docteur Nicia, sot mais sans scrupules, qui impute à la stérilité de sa femme son manque de progéniture. Le parasite Ligurio, artiste de l’utile, pur technicien de l’escroquerie, le confesseur fra’ Timoteo, religieux routinier, petit coquin sans remords, et Sostrata, mère de Lucrezia et vieille entremetteuse «experte» dans les choses de la vie, conduisent Callimaco à ses fins en faisant astucieusement usage d’une potion miraculeuse. Au cours de la nuit fatidique, Lucrezia fait sien le goût amer et énergique de la «vertu» et transforme la passive acceptation de la tromperie ménagée par la «fortune» en «occasion» de plaisir: elle sera l’amante consentante du jeune homme et le mari vulgaire et stupide fera les frais de la farce. Ligurio et Lucrezia, plus encore que le religieux amoureux de l’argent, sont ici les personnages clefs: ils s’expliquent par l’éthique de l’écrivain, par son aptitude à noter en mettant à nu les traits essentiels, les «goûts et les fantaisies des humains»; aussi n’ont-ils d’ancêtres ni chez les comiques latins ni dans le Décaméron . Bien qu’il procède d’une méticuleuse transposition de l’Andria de Térence, le réalisme du dialogue, plein d’idiotismes florentins et de vivacité dramatique (dans la ligne du Dialogo intorno alla lingua écrit en 1514-1516 et présenté sous la forme d’une querelle entre Dante et l’auteur lui-même), répond exactement à la représentation elle-même. C’est pourquoi La Mandragore , sans être une véritable comédie, constitue le chef-d’œuvre du théâtre comique italien.

3. La conscience de la crise

Après la restauration des Médicis et après son exil plus ou moins volontaire à l’Albergaccio, Machiavel rompt peu à peu son isolement et se remet à participer à la vie florentine. De 1515 à 1519, il fréquente les réunions qui se tiennent dans les jardins du palais Rucellai, présidées par Cosme. Dans le climat de ces discussions, adoptant le rôle inhabituel d’éducateur expert, il termine les Discours vers 1517 et rédige L’Art de la guerre (Dell’arte della guerra ) qui sera publié en 1521. En novembre 1520, sur la demande du cardinal Jules de Médicis, l’Académie de Florence lui confie la charge d’écrire l’histoire de la cité, qui sera sa dernière œuvre importante (elle s’arrête au livre VIII avec la mort de Laurent le Magnifique) et qu’il remettra en 1525 au cardinal, devenu pape sous le nom de Clément VII. Mais, dans sa pensée et dans son attitude, le rapport entre le passé et le présent se trouve désormais renversé. La suite des Discours se déroule sous la forme d’un commentaire systématique de Tite-Live; tout l’ensemble est restructuré de manière organique, la question de la milice trouvant place au livre II, celle des transformations des républiques (révolutions ou décadence) au livre III.

Machiavel dédie ces pages à ses jeunes amis des jardins Oricellari, où un groupe d’aristocrates et d’intellectuels tente, dans une perspective humaniste et par-delà les vieilles factions, de fournir de nouvelles raisons idéologiques à une lutte politique qui s’inspire des thèmes de la république et de la réforme religieuse. L’auteur apporte par là plus d’un encouragement à l’action de ses amis, s’il est vrai qu’ils participèrent en 1522 à un complot en vue de tuer Jules de Médicis; mais les conjurés ont cependant tiré d’un tel enseignement des conclusions qui sont étrangères à l’auteur. Le testament de Machiavel est à chercher plutôt dans la page finale de L’Art de la guerre , où Fabrizio Colonna, grand capitaine et principal interlocuteur dans le dialogue, retrouve, à travers une analyse désolée du passé récent, moins une incitation au réveil que les raisons d’une crise désormais insoluble (cf. au contraire Le Prince , chap. XXVI). C’est surtout grâce au caractère rétrospectif du discours que prennent forme le traité militaire et l’œuvre historique, à la manière dont déjà La Vie de Castruccio Castracani da Lucca (La Vita de Castruccio ..., 1520) était née du regret de la «vertu» frustrée du héros plutôt que de l’intention de proposer un exemple. Cela ne porte atteinte ni à la nouveauté ni à la valeur de L’Art de la guerre et des Histoires florentines (Istorie fiorentine , 1520-1526): dans la première œuvre on rencontre la proposition limpide et neuve d’une réflexion politique – bien plus que technique – sur le thème de la force et des armes, sur les rapports entre milice et pouvoir; dans la deuxième nous trouvons une vérification point par point, reprise par un politique, d’une vision sans préjugés, de toute l’histoire médiévale et moderne de Florence et de l’Italie, sur la base d’une tradition culturelle laïque et bourgeoise revécue d’une manière originale. Quant à lui, Machiavel se réserve le rire amer de la Clizia (1525), comédie de l’amour sénile où les éléments autobiographiques passent par le filtre de la Casina de Plaute, prise pour modèle. Il parvient, certes, à survivre à la désillusion des sens et à la suprême ironie d’une mission au chapitre des Frères mineurs de Carpi, la «république des sandales», mais non à la disgrâce dont il pâtit encore une fois de la part de la nouvelle république de Florence (1527) parce qu’il se trouve désormais compromis avec les Médicis. C’est effectivement cette année-là qu’il meurt, le 22 juin.

machiavel [ makjavɛl ] n. m.
• 1831; de Machiavel, n. d'un homme d'État florentin (1469-1527), célèbre par ses théories politiques et ses écrits
Littér. Homme d'État sans scrupules. C'est un Machiavel. machiavélique.

machiavel nom masculin (de Machiavel, nom propre) Personnage, en particulier homme politique, pratiquant le machiavélisme.

Machiavel
(en ital. Niccolo Machiavelli) (1469 - 1527) homme politique et écrivain italien. Chargé de missions diplomatiques, il perd ses fonctions quand ses protecteurs sont chassés de Florence par les Médicis (1512). Pauvre, il se consacre à ses oeuvres: le Prince (1513, publié en 1531), dédié à Laurent de Médicis, Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1519), une comédie, la Mandragore (1520), et une Histoire de Florence (1521-1525).

⇒MACHIAVEL, subst. masc.
[P. réf. à Machiavel, homme d'État et écrivain florentin du XVIe s.] Homme d'État dépourvu de scrupules qui n'hésite pas à employer toutes sortes de ruses, de tromperies pour réaliser ses desseins et servir ses intérêts. Nos hommes politiques d'aujourd'hui sont bien loin des Machiavels que les flots populaires ont élevés, en 1793, au-dessus des tempêtes (BALZAC, Tén. affaire, 1841, p. 267):
♦En ce moment, peut-être l'armée de la France, dans les provinces révoltées, ravage mes terres, brûle la demeure de mes ancêtres, tue mes proches. Je pleure sur tant d'infortunes, mais je fais mon devoir. Peu nous importe qu'un jour les machiavels de l'avenir disent de nous: «Ce furent de pauvres politiques», si le patriote dit de nous: «Ce furent des héros!»
RENAN, Drames philos., Abbesse Jouarre, 1888, III, 5, p. 648.
P. ext., péj. [Appliqué à une personne rusée et perfide] Ce machiavel de quartier savait exploiter ses services (H. BAZIN, Tête contre murs, 1949, p. 91).
Prononc.:[]. Étymol. et Hist. 1831-32 (BARTHÉLEMY, Némésis, n° 23, p. 183). Du nom de Machiavel, homme d'État et écrivain florentin (1469-1527) célèbre par ses théories politiques.
DÉR. Machiavéliser, verbe. a) Emploi intrans. Gouverner un État selon les principes définis par Machiavel. Dans la monarchie, les nobles Machiavélisent avec le prince pour étendre leurs privilèges; dans les républiques, les magistrats ambitieux Machiavélisent contre les gardiens des lois et de la constitution; et les chefs de parti avec le peuple, contre les magistrats (MERCIER Néol. 1801, p. 106). P. ext. Se conduire avec hypocrisie et perfidie. Les gens qui font de la littérature ont plus conspiré, machiné, machiavélisé dans le silence et dans la solitude, (...) que jamais ne fit politique (MUSSET ds Le Temps, 1831, p. 18). b) Emploi trans. Sans approfondir s'il est ennuyé d'être machiavélisé par ses frères (...) je trouvai agréable de lui être utile (STENDHAL, Journal, 1811, p. 294). Emploi pronom. L'ancien industriel, en train de se machiavéliser (...) croyait par-dessus tout (...) aux petits moyens, aux coups de sonde donnés dans l'opinion (BOURGET, Geôle, 1923, p. 13). [makjavelize]. 1res attest. 1611 machiavelizer (COTGR.), av. 1615 (E. PASQUIER, Recherches, VI, 39 ds HUG.); du nom de Machiavel, suff. -iser.

machiavel [makjavɛl] n. m.
ÉTYM. 1831; du nom de Machiavel, homme d'État florentin (1469-1527), célèbre par ses écrits et ses théories politiques.
Littér. et rare. Homme, et, spécialt, homme d'État, sans scrupule, qui n'hésite pas à employer les moyens les plus perfides, les procédés les plus tortueux pour accomplir ses desseins. Machiavélique. || « Les Machiavels qui règlent nos destins » (Barthélemy, in Littré).
0 (…) la première précaution de ces Machiavels ne devrait-elle pas être de tenir leur dessein secret ?
Bernanos, les Grands Cimetières sous la lune, p. 105.
REM. Bien qu'employé comme un nom commun (un, ce Machiavel), le mot reste senti comme un nom propre et conserve le plus souvent la capitale.
DÉR. Machiavélien, machiavélique, machiavélisme.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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